Stratégie de déconfinement : Nous devons tout changer, quitter l’illusion d’un système qui nous tue pour opter, enfin, pour une « sobriété heureuse »

L’épisode de pandémie que nous traversons nous éprouve en profondeur. Personnellement, il nous contraint dans un confinement qui, bien que vital, rogne douloureusement sur nos libertés individuelles. Collectivement, il nous oblige à vivre avec l’omniprésence de la mort.

23 293 victimes, 23 293 personnes et leurs familles auxquelles je pense d’autant plus que je sais qu’à la disparition d’un être cher s’ajoutent les contraintes du confinement qui rend bien chaotique le chemin du deuil.

Oui, cette pandémie nous éprouve comme elle éprouve notre système tout entier. Elle en marque cruellement les fragilités et les échecs. De nombreux scientifiques l’ont pointé : cette crise sanitaire est une des conséquences d’une catastrophe écologique bien plus large et bien plus profonde.

Elle est le résultat d’une économie prédatrice basée sur la compétition et l’illusion de ressources illimitées, qui a conduit à l’effondrement de la biodiversité et à une mondialisation qui favorise la propagation de virus et de maladies infectieuses.

Cette crise, c’est aussi l’échec de politiques libérales qui ont sacrifié nos biens communs, sabré les budgets, affaiblit les services publics, et délocalisé nos capacités de production, dont les secteurs textile et médical sont de cruels exemples d’actualité.

Si notre hôpital public a tenu, si nos services ont pour une grande part résisté, c’est bien parce que des individus, véritables héros de la crise, se sont mobilisés.

Je pense bien évidemment aux équipes soignantes, aux agents qui assurent la continuité du service public, aux auxiliaires de vie, aux caissières, aux aidantes, et à toutes celles – car il s’agit bien majoritairement de femmes – qui prennent soin et continuent de s’occuper des personnes malades, vulnérables et isolées.

Nous avons passé cette première étape sans saturation complète de nos services hospitaliers grâce à elles, grâce à eux. Ceux-là mêmes qui, cruelle ironie, se heurtaient il y a quelques semaines à peine à la dureté d’un gouvernement sourd à la déliquescence de l’hôpital et aux difficultés de ces métiers mal payés et mal reconnus.

A elles et eux, je veux solennellement rendre hommage et dire merci, comme nous les remercions tous les soirs en les applaudissant à nos fenêtres.

À nous, responsables politiques, je veux dire que leur sacrifice d’aujourd’hui sera vain si nous ne voyons pas que cette crise n’est pas juste affaire de responsabilité individuelle, mais qu’elle est avant tout politique.

Nous devons tout changer, quitter l’illusion d’un système qui nous tue pour opter, enfin, pour une « sobriété heureuse », et ce, dès la mise en place de la stratégie de déconfinement.

D’abord, nous devons faire primer la sécurité sanitaire. Cela exige un renversement des priorités. En cela, certaines annonces du plan de déconfinement qui seront détaillées par le gouvernement posent des questions qui doivent être éclaircies. – D’abord parce que nous manquons toujours de tests pour dépister massivement la population, seul moyen de disposer d’une photographie de la situation épidémiologique et permettre un confinement ciblé. Ce manque a été très visible dans les EHPAD, avec les conséquences dramatiques que l’on connaît. Leur arrivée, bien que tardive, nous la devons essentiellement à la ténacité de la ville, notamment d’Anne Souyris et Galla Bridier, que je voulais remercier ici pour leur action.

De même, alors que de nombreuses questions restent sans réponse, notamment comment assurer la distanciation sociale entre les enfants, le gouvernement a annoncé une réouverture des écoles en mai, contre l’avis du conseil scientifique. Cette phase, extrêmement délicate, sans doute prématurée, nécessite une vraie concertation avec l’ensemble de la communauté éducative pour élaborer, au plus proche des réalités de terrain, le processus de déconfinement, avec comme priorité la lutte contre le décrochage scolaire.

Les transports en commun, ensuite, constituent une priorité et leur désaturation un enjeu majeur à relever.

Cette crise révèle, s’il en était besoin, à quel point l’espace public est précieux : il est un bien commun qui ne peut plus être réservé aux véhicules motorisés. Le vélo s’impose aujourd’hui comme l’outil de mobilité sécurisant par excellence, comme en atteste le déblocage de fonds régionaux pour créer plusieurs centaines de kilomètres de pistes cyclables.

Cela doit marquer une bascule.

La stratégie de déconfinement doit être l’occasion d’adapter Paris à la nouvelle donne imposée par cette pandémie et de transformer l’espace public pour donner enfin de la place aux piétons et aux cyclistes.

Enfin, cette crise met en exergue les extrêmes inégalités de notre ville et la nécessité d’amplifier nos principes de solidarité.

Le confinement est bien respecté à Paris. Il est toutefois particulièrement dur à vivre pour celles et ceux qui souffrent de mal-logement ou, pire, de non-logement.

La contrainte du confinement exacerbe l’injustice sociale, que la fermeture des parcs et jardins vient encore empirer.

Nous avons pourtant plus que jamais besoin des bénéfices que la nature peut nous apporter, notamment en termes de santé mentale et d’immunité. Vienne a expérimenté des « parcs de la distance », à Paris aussi, établissons des mesures de sécurité rigoureuses pour rouvrir progressivement nos bois, parcs et jardins. Ces mesures de bien-être pourraient bien s’avérer vitales si nous devions, par malheur, subir un deuxième épisode de confinement durant un épisode de canicule.

Car, rappelons nous, l’année dernière, la canicule a frappé Paris dès le 25 juin, c’est à dire dans moins de deux mois si elle se reproduit dans les mêmes conditions cette année.

Par ailleurs, des difficultés d’accès à la nourriture commencent à se faire sentir dans les quartiers populaires, où les habitants sont confrontés à la hausse des prix des produits alimentaires. Ainsi, sous réserve d’une stricte organisation permettant le respect des règles sanitaires, nous demandons également que les marchés découverts puissent être rouverts, et ce en priorité dans ces quartiers, comme à Barbès (ou je le rappelle, les mesures de distanciation sociale étaient respectées), à Belleville ou encore à Aligre.

Enfin, une chose est certaine, il nous faudra changer la donne de la gouvernance. Le changement sera aussi citoyen et démocratique. Aujourd’hui, on a l’impression que tout est décidé à l’Elysée, comme si la démocratie était mise de côté. Cette crise exige pourtant une démocratie plus ouverte et vivante que jamais.

Et cela doit commencer dès maintenant, en associant les citoyens, les élus de terrain, les conseils de quartiers, à la définition et à la mise en place du déconfinement.

C’est à mon sens un des facteurs clés du succès de notre stratégie et, pour la suite, de la mise en œuvre d’un programme de transformation pour une ville vraiment résiliente.

Au travers notamment de la mise en place d’un Conseil citoyen post-Covid – qui pourra s’appuyer sur une structure déjà existante à la Ville – pour organiser un lieu d’échanges et d’implication de la société civile dans les prises de décisions.

Urbanisme, lutte contre les inégalités, soutien à un nouveau modèle économique qui répartit mieux la valeur, soutien à des acteurs essentiels à la vie de notre Ville, et je pense notamment au milieu de la culture qui subit violemment les effets de cette crise, aux commerçants, aux artisans… Les sujets pour la “ville d’après” sont nombreux. Utilisons la richesse des expertises du quotidien de toutes celles et ceux qui se sont mobilisées ces dernières semaines.